Espagne vs Allemagne : Deux modèles de régulation du cannabis en Europe
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Le panorama du cannabis en Europe connaît une transformation radicale en 2025, avec deux modèles diamétralement opposés illustrant les différentes philosophies réglementaires du continent. Alors que l'Allemagne opte pour une légalisation large de l'usage récréatif et médical, l'Espagne met en place un cadre restrictif exclusivement hospitalier à des fins thérapeutiques.
Le modèle allemand : légalisation intégrale
Le 1er avril 2024, l'Allemagne a marqué l'histoire en devenant le pays le plus peuplé d'Europe à légaliser le cannabis récréatif. La Loi sur le Cannabis (CanG) autorise les plus de 18 ans à posséder jusqu'à 25 grammes dans les lieux publics et 50 grammes dans les domiciles privés, ainsi qu'à cultiver jusqu'à trois plantes pour consommation personnelle.
À partir du 1er juillet 2024, le pays germanique a mis en place un système de clubs cannabiques à but non lucratif, avec un maximum de 500 membres chacun. Ces espaces fonctionnent comme des points de distribution de la récolte collective, bien que la consommation à l'intérieur des clubs soit interdite.
Les chiffres du marché allemand sont impressionnants. Le pays a importé environ 72 000 kilogrammes de cannabis en 2024, plus du double de l'année précédente. Le marché médical avoisine les 670 millions d'euros annuels et continue de croître de manière exponentielle, consolidant l'Allemagne comme le leader incontesté du cannabis en Europe.
L'approche conservatrice espagnole
En revanche, le Décret Royal 903/2025 approuvé en octobre représente une avancée historique pour l'Espagne, mais maintient des restrictions significatives. Le cannabis médical ne peut être prescrit que par des spécialistes hospitaliers pour des pathologies spécifiques lorsque les traitements conventionnels échouent.
La dispensation est limitée aux pharmacies hospitalières, sans possibilité d'accès dans les pharmacies communautaires. Les formules magistrales typifiées doivent être élaborées avec des préparations standardisées enregistrées auprès de l'AEMPS, garantissant des compositions exactes de THC et de CBD.
Cette prudence réglementaire contraste avec la réalité productive du pays. L'Espagne a cultivé 51,3 tonnes en 2024, destinant 100 % à l'exportation, principalement vers l'Allemagne et le Royaume-Uni. Le secteur espagnol compte environ 70 entreprises et près de 500 employés, avec des installations certifiées GMP de niveau pharmaceutique.
Les clubs sociaux : paradoxe espagnol
L'Espagne compte plus de 800 clubs sociaux de cannabis opérant dans une zone grise légale, particulièrement concentrés en Catalogne (plus de 200), au Pays basque (150) et à Madrid (100). Ces espaces fonctionnent comme des associations privées où les membres partagent la culture collective et consomment dans des installations fermées.
Paradoxalement, l'Allemagne s'est inspirée du modèle espagnol des clubs pour sa réglementation récréative, tandis qu'en Espagne ces espaces continuent d'être sanctionnés administrativement, faisant du pays celui qui inflige le plus de amendes pour usage de cannabis en Europe selon l'Observatoire européen des drogues.
Autoculture : différentes philosophies
En Allemagne, l'autoculture est pleinement légale depuis avril 2024, avec jusqu'à trois plantes simultanées autorisées. Les cultivateurs peuvent posséder leur récolte à domicile sans limites strictes tant qu'ils respectent les quantités légales de possession.
En Espagne, l'autoculture reste dans un flou juridique. La pratique est tolérée si elle est réalisée en privé pour consommation personnelle et sans visibilité depuis les espaces publics, mais peut entraîner des sanctions administratives allant jusqu'à 30 000 euros. Le Code pénal sanctionne la culture avec intention de trafic, bien qu'il ne fixe pas un nombre spécifique de plantes.
Impact économique et perspectives
Le marché allemand du cannabis est estimé à 670 millions d'euros pour 2025 uniquement dans le domaine médical, avec des projections de croissance continue à mesure que les projets pilotes de vente récréative seront mis en œuvre dans des villes comme Berlin et Francfort.
L'Espagne, quant à elle, pourrait générer un marché intérieur compris entre 250 et 400 millions d'euros annuels si elle élargit sa réglementation. Des entrepreneurs du secteur, comme Borja Iribarne de ProfesorCBD, estiment qu'une réglementation intégrale pourrait créer 20 000 emplois et générer 500 millions d'euros en impôts.
Tourisme cannabique : Barcelone vs Berlin
Barcelone s'est imposée comme l'une des destinations préférées du tourisme cannabique européen, offrant un accès à des clubs privés via une adhésion. Les touristes peuvent rejoindre des associations avec une recommandation préalable, en payant des cotisations mensuelles de 20 à 50 euros.
Berlin, en revanche, offre un accès plus direct aux résidents allemands, bien que les touristes ne puissent pas rejoindre les clubs cannabiques car une résidence permanente dans le pays est requise. Les projets pilotes de vente en boutiques spécialisées qui débuteront en 2025 pourraient changer cette dynamique.
Leçons et avenir
La comparaison entre les deux modèles met en évidence deux philosophies réglementaires distinctes. L'Allemagne mise sur la normalisation de la consommation adulte avec des contrôles de qualité et de prévention, tandis que l'Espagne privilégie une approche médico-hospitalière restrictive.
L'expérience allemande démontre que la réglementation peut générer un ordre social et des bénéfices économiques sans augmenter la consommation problématique chez les mineurs. L'Espagne, tout en observant ces résultats, maintient un secteur exportateur robuste mais un marché intérieur à peine naissant, affrontant la paradoxe de produire du cannabis de qualité pharmaceutique auquel ses propres citoyens ne peuvent pas facilement accéder.
L'avenir dira si l'Espagne suivra la voie allemande vers une réglementation plus large ou maintiendra son approche conservatrice hospitalière, mais la pression sociale et les preuves économiques indiquent une expansion inévitable du cadre légal dans les prochaines années.